Projet Tip top Cas de la grotte Chauvet-Pont d'Arc

tip top

Traitement des Informations Perceptives et Topographiques des Œuvres Pariétales

Quel était l'enjeu de cette étude sur la grotte Chauvet ?

Jean-Michel Geneste. Si nous savons depuis une vingtaine d'années comment les peintures de la grotte Chauvet ont été conçues, nous n’avions aucune idée de la manière dont un observateur de l'époque les voyait réellement. Il ne disposait en effet pour s’éclairer que d'une lampe à graisse ou d'une torche, et peut-être de feux sur le sol. Pour répondre à ces questions, il a fallu au préalable, reconstituer le paysage visuel de l’intérieur de la grotte aux abords des panneaux (certains étaient par exemple encombrés par la croissance de stalagmites).
Grâce à ce partenariat rassemblant la Fondation Groupe EDF, le CNRS, le ministère de la Culture et la Recherche & Développement d’EDF, nous avons développé une technologie qui permet de simuler la visibilité en reproduisant les conditions de l'époque. Nous avons ainsi pu définir la distance à laquelle on commence à bien percevoir une œuvre. Celle-ci est inférieure à 5 mètres et varie suivant la taille de l’œuvre et son contraste sur la paroi. Nous avons appliqué cette simulation aux œuvres de la grotte Chauvet-Pont d’Arc sur un sol reconstruit virtuellement sans les massifs de stalactites et de stalagmites apparus depuis.

Pourriez-vous présenter la technique qui a été utilisée ?

Guillaume Thibault. Quand la Fondation Groupe EDF s'engage sur un projet de mécénat scientifique, il faut que la compétence de l'entreprise puisse répondre à une problématique scientifique formulée par les partenaires, et que la réponse soit inédite, ce qui est le cas ici. Nous avons adapté le logiciel de réalité virtuelle VVProPrépa qui sert à la préparation des interventions de maintenance pour le Grand carénage afin de déterminer les endroits d'où les œuvres pouvaient être observées.

projet tip top

Est-ce qu'il y a eu une adaptation de cette compétence rattachée au Grand carénage pour la mise en œuvre dans la grotte Chauvet ?

Guillaume Thibault. La technologie VVProPrépa développée par EDF R&D, permet d'identifier tous les endroits où un intervenant peut se rendre sans être obligé de franchir un obstacle (dans le cas d’un bâtiment réacteur, il s’agit des parois, des vannes ou encore d’éléments de ventilation). Dans le cas d’une grotte, cela concerne les dénivelés, les parois parfois basses, etc. Technologiquement, les deux sont traités de la même manière. Ensuite, il y a eu le volet concernant la simulation de l'éclairage et la perception visuelle des œuvres ; celui-ci a été spécifique au cas pariétal. Toute l'étude a été menée à partir du modèle numérique 3D de la grotte. Nous avons « séparé» les œuvres des parois. Tous les détails comptent car un tracé noir frotté sur une paroi blanche se perçoit de plus loin qu'un tracé rouge sur une paroi jaunie par exemple : nous avons même trouvé une formule simple pour le décrire. A partir de ces données et en développant un calcul, nous avons pu identifier en des milliers de points d'observation des œuvres, en tenant compte de la posture des individus (debout, accroupi, adulte, enfant), la probabilité de voir les œuvres par le porteur de lumière.

Toute cette étude a été menée uniquement dans le modèle numérique 3D ?

Grâce à l'appui du CNRS et de méthodes de psychologie expérimentale, nous avons également réalisé des expériences à taille réelle, non pas dans la grotte elle-même mais dans une carrière. Des fac-similés d’œuvres de la grotte y ont été reproduits par Gilles Tosello, artiste et chercheur qui a travaillé à la caverne du Pont-d'Arc, la réplique de la grotte Chauvet. Éclairés d'une torche ou d'une lampe à graisse, nous avons pu mesurer à quelle distance un individu peut voir, grossièrement ou en détail, un rhinocéros dessiné en noir, en rouge ou gravé sur une paroi. Cela nous a permis d'avoir une première estimation pour un individu moyen humain représentatif d'un Sapiens.

Quelle est la taille moyenne d’un Sapiens de l’époque de la grotte Chauvet ?

Nous nous sommes appuyés sur des données anthropologiques classiques, en prenant plusieurs cas de figure : un individu de 1,80 mètre de taille (dont le regard est à 1,70 mètre du sol, un individu accroupi à 70 centimètres par rapport au sol (dont le regard est à 60 centimètres) et un enfant de 1,25 mètre (de regard à 1,15 mètre). Nous avons ensuite donné une carrure afin de mesurer la capacité à circuler à certains endroits : debout, nous avons retenu une corpulence minimale de 20 centimètres, et accroupi, de 60 centimètres.

projet tip top1

Est-ce que grâce à ces données, vous disposez de nouvelles pistes d'interprétations de ces peintures et d'une éventuelle scénographie ?

Jean-Jacques Delannoy. Notre démarche consiste à nous remettre dans le contexte de la grotte telle qu'elle était au moment de la fréquentation paléolithique. Comme le dit Jean-Michel Geneste, la topographie a changé, avec des effondrements, des stalactites et des stalagmites etc... Aujourd'hui, les éclairages puissants nous donnent une lecture globale, immédiate des peintures. Faire l'exercice de se remettre dans les conditions d'alors implique que nous créons les conditions d'un nouveau regard dans la grotte.
Jean-Michel Geneste. Les résultats nous permettent de regarder les choses différemment. Avec la définition du point de vue depuis lequel on peut voir les peintures sur les parois, on se détache des œuvres pour s'intéresser à l'espace en 3 dimensions. Imaginez-vous un plan de la grotte avec l’ensemble des aires de visibilités des œuvres : cela donne résolument une autre perception du spectacle que fut la grotte même s’il s’agit encore d’une modélisation abstraite.

Pourquoi cette question du point de vue a pu être posée aujourd'hui ?

Jean-Michel Geneste. Les archéologues se la posent depuis un certain temps, car l’art pariétal est par définition sur des volumes, inscrits dans la forme minérale et non une expression en plan, mais nous n'avions pas la méthode pour y répondre ; c'est possible aujourd'hui.
Guillaume Thibault. Poser ne serait-ce que la problématique de ce que voit le porteur de lumière constitue, d'un point de vue méthodologique, un grand saut en avant. Notre modèle, qui est aujourd'hui appliqué à cette partie profonde de la grotte, est transposable à d'autres cavités souterraines, au-delà de la grotte Chauvet.

La force de ce projet tient également à ce que l'équipe constituée est pluridisciplinaire.

Guillaume Thibault. Oui, les compétences sont mixtes : trois archéologues, un spécialiste de la vision, trois ingénieurs dont un topographe, trois géomorphologues. Le problème posé par les archéologues a nécessité l'intervention de toutes ces compétences. En 2 ans seulement, ensemble, nous avons réussi à bâtir une méthode efficace.

Est-ce que dans cette équipe pluridisciplinaire, il y a eu des divergences dans les analyses ?

Guillaume Thibault. Il y a encore des points de discussions scientifiques car nous n'avons pas répondu à toutes les interrogations. Nous savons maintenant d'où les œuvres étaient probablement observables. Nous avons compris quelles étaient les conditions préhistoriques, ce qui est un grand pas. Mais nous n'avons pas tranché sur les raisons pour lesquelles les contemporains venaient dans la grotte, et pas encore sur leur cheminement.